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Le riche n’a pas de faciès et le pauvre n’a pas d’identité

Entretien avec Marie Antoine Rieu, extraits de Refondation progressiste


Le riche n’a pas de faciès et le pauvre n’a pas d’identité

Marie Antoine Rieu - Et Le Pen ? Vous avez proposé une morale citoyenne, une éthique de la praxis.


Michel Clouscard - Comme spiritualité laïque, œuvre de la praxis et refondation des traditions de spiritualité.


Marie Antoine Rieu - Mais votre « Que faire ? » ne peut en rester à ces énonciations théoriques. Le que faire doit être aussi la réponse à Le Pen. C’est sur le terrain politique qu’il vous faut intervenir, et d’urgence, comme riposte immédiate.


Michel Clouscard - Ce sera mes T.P. . La mise en pratique, sur le terrain, des catégories proposées. Ce sera la vérification de leur validité, fiabilité.


On verra si elles apportent un plus…, d’abord dans l’énonciation politique, puis dans la résolution. Les observateurs, interprètes, commentateurs des médias ont témoigné d’une fondamentale impuissance conceptuelle, aussi inquiétante que l’irruption politique de Le Pen elle-même. Le journalisme politique a révélé ses limites. Il lui manque la conceptualisation philosophique. Et comme celle-ci a été réduite aussi au journalisme…Ces exégètes sont restés pantois devant la clientèle électorale du Front National. Elle leur est apparue comme un incompréhensible syncrétisme qui ne ferait que corroborer la prétention lepéniste d’une synthèse, d’un front de toutes les composantes de la nation.


Le Pen nous a appris qu’il fallait au moins deux racismes – divergents mais complémentaires – pour faire un populisme, à l’égard du juif et de l’arabe, de Rothschild et de l’immigrant. C’est qu’il y a une logique des racismes. Hitler ne s’en prenait qu’au juif en particulier et aux races inférieures en général. Il n’y avait pas la dimension que l’Arabe apporte.


Notre thèse : les racismes ne sont – en leur essence, en leur nature – que des déviations fatales de l’économie du profit, la dégénérescence fatale du chrématistique. De même que l’accumulation primitive est l’origine criminelle du capitalisme, les racismes déterminent la relation dialectique du pauvre et du riche.


La paupérisation menaçante, c’est une race : l’Arabe. La richesse interdite, c’est une race : le Juif. « On » est désigné comme race. Les états de pauvre ou de riche sont ramenés à un principe originel, matriciel, général. Le racisme est à double face : il prétend à une supériorité, mais surtout il est la désignation de l’altérité comme une erreur ontologique qui associe la contingence et la malfaisance. L’Autre est de trop. Il n’est qu’une excroissance cancéreuse de la Création. Il n’a rien et il n’est rien : c’est normal, puisqu’il est pure contingence. Il n’est que la forme vide : une race.


Le pauvre, c’est l’immigrant, l’immigrant c’est l’Arabe. Ainsi se constitue une race, un homme vide de toute culture, de tout contenu qui n’est plus qu’une forme : un faciès. Le lepéniste reconnaît la race par le faciès. L’Arabe, dira-t-il, a le faciès de sa race. C’est le signe extérieur qui ne peut être camouflé, le stigmate, la tache indélébile. Le faciès, c’est l’aveu de la race. Et ce pauvre, ce faciès, est un envahisseur, incroyable paradoxe.


Il est nul et il menace l’identité nationale ! Quel scandale ! La stratégie de l’immigrant aurait consisté à contourner… Poitiers, le lieu officiel de l’arrêt de l’invasion arabe. Ce qui n’a pu être réalisé au sommet peut l’être en pénétrant la base. C’est un entrisme de masse qui glisse l’Arabe au cœur même du peuple. Ce dernier, dira Le Pen, doit se mettre en état de légitime défense. Autrement nous deviendrons tous des Arabes, c’est-à-dire des pauvres. Le discours raciste cache la peur de la régression sociale, de la crise, de la paupérisation. L’Arabe est bien plus qu’un bouc émissaire. Il est la relation de l’identitaire et de l’altérité dans l’économie de marché.


Si l’envahisseur menace aux frontières, s’il peut être encore repéré et désigné par la vigilance nationaliste, l’autre ennemi de l’identitaire a déjà pénétré dans la place : le Juif. Il est l’autre face de l’altérité. L’identitaire est menacé à la fois par la paupérisation et par la richesse, par les propres limites du chrématistique. Le Juif a été désigné par l’Eglise comme l’usurier, le prêteur, celui qui profite. Mais cette stigmatisation ne suffit pas à expliquer l’antisémitisme. Il est l’ennemi intérieur qui n’a pu s’enrichir qu’en profitant de l’institution nationale sans participer aux frais. Corollaire : l’enrichissez-vous est impossible. C’est le Juif qui détient et qui conserve les moyens du chrématistique, qui dispose des postes de création et de gestion. Les deux racismes sont complémentaires : l’un à l’égard du pauvre, l’autre à l’égard du riche. La peur de devenir pauvre s’exaspère de la colère de ne pouvoir devenir riche.


L’économie politique s’est faite constitutive de la relation du français lepéniste avec le Juif et l’Arabe. Les racismes disent la relation à la paupérisation et à l’enrichissement. Bien plus que des boucs émissaires, ils représentent les deux perversités de l’économie du profit. Ils ne font que cacher une stratégie du capitalisme que la plupart des antiracistes méconnaissent. Autrement dit, les bons sentiments ne suffisent pas à « débusquer la bête immonde ». Certains militants font même le jeu de cette stratégie en défendant la cause de l’immigrant à l’encontre de la logique de l’immigration, en la réduisant au combat de l’homme libre contre une administration bureaucratique.


Un populisme peut en cacher un autre. L’engendrement réciproque du permissif et du répressif, le couple infernal

Est-ce « la faute à »… Cohn-Bendit d’avoir engendré Le Pen ou est-ce celui-ci qui a relancé Cohn-Bendit ? Vain débat. Il suffit de reconnaître leur engendrement réciproque, celui du permissif et du répressif, celui du couple infernal. Engendrement réciproque des populismes ! Parce que si Le Pen en est un, Cohn-Bendit en est un autre. N’est-ce pas le même référentiel, les mêmes composantes : leader charismatique, spontanéisme de masse, rejets des partis et des syndicats, absence de programme politique, thèmes incantatoires uniquement revendicatifs. La notion de populisme estudiantin permet de saisir le fonctionnement idéologique (de l’inconscient de classe) « la main dans le sac ». Tout le consensus idéologique consiste à ne pas le savoir et, si c’est soupçonné, à ne pas le dire – la seule énonciation de ce populisme étant déjà scandaleuse. Comment la chère tête blonde pourrait être populiste ! Comment l’enfant choyé, le chic type, pourrait se transmuer en cette vulgarité ! Cohn-Bendit pourrait être populiste alors que son ennemi l’est déjà ? C’est que le mot étudiant – estudiantin – est chargé de tout un narcissisme spécifique de la classe sociale. Il est l’enfant chéri de tout un paternage et maternage. Il est porteur de tous les espoirs des parents de la nation républicaine et libérale. Derrière Cohn-Bendit, maman et papa. Ce sont les parents qui ont ratifié le Mai 68 de leurs enfants pour en faire une révolution. Le gauchisme s’imagine qu’alors se manifeste la contestation de l’ordre bourgeois alors que Mai 68 n’a fait que répondre aux vœux secrets des parents. L’affreux jojo – l’enfant à qui on passe tout – sera le fruit de ce fistonnage-paternage, narcissisme et népotisme conjugués : « la préférence familiale », du clan, du réseau. Un populisme peut en cacher un autre alors qu’il y a engendrement réciproque du populisme répressif et du populisme permissif. Ne pas se tromper de manif. Aucune garantie de l’étanchéité. Ne peut-on alors glisser d’un populisme à l’autre ? Ou tenir les deux discours à la fois en fonction des circonstances ? L’hyper-populisme sera cette confusion des valeurs.

La mondialisation permet au capitalisme de faire «l’économie» du fascisme

Le national-socialisme aura révélé son rôle historique, économique, culturel. Il est certes une pièce maîtresse stratégique et opportuniste, qui permet au capitalisme d’éviter le pire, les pires conséquences de la crise, mais un non-sens pour l’économie politique, le profit, le développement. C’est un moyen de sauvegarde, un pouvoir étatique qui n’est pas une finalité en soi. Mais est-ce une arme absolue, nécessaire ? Faut-il passer nécessairement par le fascisme pour sortir de la crise ? Il y a deux exemples spectaculaires et récents qui prouveraient le contraire. L’Espagne franquiste de l’Opus Dei s’est reconvertie sans problème à la société de consommation. Le franquisme ayant accompli son rôle répressif empêchait de bétonner le sol national du plus grand profit touristique. S’il y avait eu guerre civile pour implanter le fascisme, la société de consommation veut la paix civique. L’ Opus Dei s’est mis en place grâce au franquisme et s’est maintenu en place en faisant disparaître l’état fasciste. De même pour le Chili de Pinochet qui sans révolution est devenu le néolibéralisme des Golden Boys. Constat significatif : c’est le même homme qui accomplit les deux opérations. Sans état d’âme. Le libéralisme n’est pas d’essence fasciste. L’économie politique fasciste n’existe pas, sinon comme embargo (Cuba, Irak) de l’impérialisme. Le fascisme ne doit pas être une référence automatique et machinale. Tout au contraire, car le libéralisme a découvert le moyen d’échapper aux conséquences extrêmes de la crise. Non par le nationalisme, mais avec la mondialisation. Il faut bien préciser que cette stratégie se dédouble selon les pays industriels et « post-industriels » d’une part, et les pays dits « en voie de développement », d’autre part. Pour ces derniers, la stratégie libérale est faite d’agression, d’occupation militaire, de corruption. Mais pour les pays industriels, le fascisme de papa apparaît comme un double échec, de la nation et du libéralisme. Le fascisme est le révélateur de la contradiction inhérente au marché. La fonction stratégique de l’épouvantail fasciste traditionnel donne une autre signification : il doit révéler une voie sans issue et montrer l’autre solution, spécifique de la modernité : la société de consommation, le marché du désir, le permissif. Il faut, pour échapper au fascisme, une condition essentielle : empêcher ses conditions d’existence, le classe-contre-classe. Aussi, la stratégie qui doit remplacer celle du fascisme sera une stratégie du tiers inclus, de l’intégration des classes moyennes. La troisième force doit être au moins aussi forte que celle des extrêmes. Ce sera l’expansionnisme des nouvelles couches moyennes, du tertiaire et du quaternaire, des services qui décident du primaire et du secondaire (bureaucratie). La médiation s’impose aux extrêmes.

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